Le "maquis" de la formation professionnelle : le cadre légal en cause ?

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DésorientationLe journal La Voix Eco (supplément de la Voix du Nord) a récemment publié un article intitulé “Formation professionnelle : est-ce réellement le grand bazar ?”. Il relate une courte entrevue avec Jean-Paul Delevoye, Médiateur de la République, au sujet de la formation professionnelle. Le Conseil Economique, Social et Environnemental Régional (CESER) de la région Nord-Pas-de-Calais l’a invité à s’exprimer lors de l’une de ses séances le 29 novembre 2011, ayant pour titre “Pour sortir du maquis de la Formation professionnelle…”.

Une fois encore, l’offre de formation est désignée comme étant le coupable idéal. Il est alors question d’évaluer la qualité de l’offre. Nous ne pouvons que nous en réjouir, tant nous croyons que l’évaluation est un levier incontournable pour accroître la qualité des formations. Mais ne crions pas “victoire” trop vite : ce discours nous est servi depuis plusieurs années, par des responsables politiques de tous bords, sans qu’il n’y ait de décision prise en ce sens.

La conséquence de cette passivité ? Nous la connaissons bien : un cadre légal français de la formation professionnelle continue en décalage avec les objectifs de qualité et d’efficacité des formations si souvent mentionnés. Précisément, nous pensons que le cadre légal est en décalage à au moins trois niveaux, synthétisés dans le tableau suivant.

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(cliquez sur l’image pour l’agrandir)

En rapport avec les deux premiers points, voici un exemple récent significatif du paradigme “individu-activité”. Une obligation légale induite par la loi du 24 novembre 2009 relative à l’orientation et à la formation professionnelle tout au long de la vie oblige tout dispensateur de formation (interne ou externe à l’entreprise) à délivrer au stagiaire une attestation de formation devant comporter les objectifs de la formation, la nature et la durée de l’action, ainsi que les résultats de l’évaluation des acquis de la formation (article L. 6353-1 du Code du Travail). L’attestation, en mentionnant les acquis de la formation, ne sert donc qu’à faire allusion au niveau 2 de Kirkpatrick (apprentissage), sans réelle obligation de le mesurer par ailleurs. Il s’agit une nouvelle d’obligation de moyens (il faut indiquer quels sont les acquis, sachant que l’on peut se contenter d’une “simple” énumération des objectifs visés par la formation) plus que de résultats (il faut réellement mesurer les acquis). De plus, l’apprentissage est un résultat individuel (le participant a-t-il appris ?), non organisationnel comme l’est, par exemple le transfert des acquis (ce qui a été appris sera-t-il utilisé en situation de travail et, donc, profitable à l’organisation ?). Ainsi, le cadre légal n’incite pas les responsables formation à développer les pratiques d’évaluation des formations ni à se poser des questions importantes en amont (objectifs de formation, pertinence au vu du besoin, etc.) avec les conséquences que l’on imagine en termes de résultats (absence de transfert des acquis, faible pertinence des actions de formation engagées, etc.).

Le tableau pointe aussi du doigt le fait de tenir principalement compte des modes d’apprentissage formalisés, amenant des dérives de “stagification” de la formation (même si les réformes de 2004 et de 2009 ont élargi la notion d’action de formation). Plane ici le spectre de la déclaration fiscale 24-83 et son excès de rationalisation financière : cela peut se traduire par le fait de ne former qu’à ce qui rentre dans le 0,9 % en oubliant d’autres types d’actions formatives (formations informelles, “sur le tas”, coaching, etc.) qui peuvent parfois être plus appropriées et donc plus efficaces, mais que l’on ne valorise pas.

Ainsi, si la première grande loi sur la formation de 1971 en France a permis de développer des réflexes de formation (développement toutefois inégal selon les catégories de personnel et d’organisations), les responsables formation gagneraient désormais à se détacher des seules exigences légales pour passer des moyens aux résultats. En effet, la loi ne les encourage pas à penser aussi au développement de leur organisation, trop accaparés qu’ils sont à satisfaire aux nombreuses obligations légales et réglementaires.

Ces obligations de moyens tendent à déresponsabiliser les acteurs de la formation. Les obligations légales deviennent des prétextes pour former. Dès lors, le responsable formation n’est pas tenu de se comporter comme un manager de la formation, partenaire d’affaires de la direction générale et des responsables opérationnels. Il n’a pas non plus à se constituer un solide argumentaire sur la nécessité de former et à communiquer longuement pour convaincre en interne. La loi l’impose, le personnel et les responsables disposent. Est-ce vraiment rendre service à la formation que de légiférer à outrance ? “Grâce” à un cadre légal aussi étoffé, peut-on affirmer sans sourciller que la formation est mieux gérée en France qu’ailleurs dans le monde (où les contraintes légales sont moins pesantes) ?

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